Périphériques n°72, janvier-mars 2014 

Art contemporain

Des robots émotifs

Utilisant la robotique et les nouveaux médias, le travail de France Cadet, transfuge de l’univers scientifique passée à l’art, explore parodiquement la relation de l’homme à l’animal et de l’humain à l’androïde, en jouant avec la frontière, de plus en plus poreuse, entre le naturel et l’artificiel. Exposée à Madrid, Tokyo ou Sao Polo, elle dirige l’atelier de robotique à l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence et enseigne à la School of the Art Institute of Chicago. 

Si, pour pouvoir disposer d’une plus grande créativité, elle a bifurqué d’une formation en biologie vers une école d’art, France Cadet a vite été rattrapée par sa curiosité scientifique et ses préoccupations originelles : tout son travail porte en effet sur des questions ayant trait aux relations complexes et délicates entre l’homme, l’animal et la machine. Interrogations essentielles au moment où la frontière perd de son étanchéité entre le naturel et l’artificiel, où les nanotechnologies commencent à être implantées dans le vivant et où l’on cherche à faire marcher des ordinateurs avec des protéines et des neurones. 

Ces questions éthiques, France Cadet les aborde toujours de biais, avec la distance et la délicatesse d’un humour un rien narquois. « Je n’ai pas une vision manichéenne du clonage et de l’utilisation de l’animal, ni une approche militante. » L’un des objets favoris qu’elle utilise pour ses installations (la notion de dispositif conviendrait sans doute mieux) est un chien de compagnie, un petit robot jouet tel qu’on le trouve dans le commerce et dont elle a modifié l’aspect, piraté la carte-mère et reprogrammé le fonctionnement, l’affligeant ainsi de comportements pathologiques, tous calqués des résultats d’expérimentations réelles de modifications génétiques ou d’autres traitements dûment répertoriés. Ainsi détourné, l’attendrissant animal mécanique a l’air de souffrir de troublants symptômes. L’émotion qu’il paraît susciter auprès du public peut alors constituer l’étincelle et l’aiguillon d’une réflexion.

Cet exemple illustre la méthode de France Cadet, sa façon ludique et parodique de prolonger, en le décalant sur un autre plan, l’écho de questions qui font débat. Son champ d’expérimentation ne se limite pas aux projections anthropomorphiques de l’homme sur l’animal, qu’il soit de chair ou de synthèse, ni aux conséquences d’interventions scientifiques ou technologiques : l’artiste s’intéresse à d’autres manipulations, par exemple celles de clichés érotiques par la publicité. France Cadet se met elle-même en scène, reprenant la pose et la plastique du modèle, pour caricaturer les prétendues « leçons de séduction » distillées par une marque de lingerie. Prolongeant la stéréotypie fantasmatique, elle pousse la démonstration de la leçon jusqu’à l’absurde, continuant le déshabillage jusqu’au squelette et aux viscères dévoilés à la manière de planches anatomiques anciennes, ou greffant son visage numérisé sur le corps d’un petit cyborg agenouillé dans la même pose lascive. Machine désirante ou chair mécanisée, quelle fiction crée l’orgasme ? a l’air de demander France Cadet entre sourire et soupir.

Jean-Pierre Chambon