Samedi 10 octobre 2009

« Monstres à puces (électroniques) »


À Lille, l’exposition « Nouveaux Monstres » présente une quinzaine d’installations, pour la plupart interactives, qui exorcisent, avec humour et poésie, les angoisses et troubles divers.

Alors que les genres – arts numériques, plastiques et de la scène – tendent à l’hybridation, l’art contemporain se réinvente, explorant des dispositifs sonores et visuels inédits, issus de la transformation des interfaces technologiques. Quoi de plus pertinent que le thème du monstre pour incarner ces mutations parfois perçues comme telles ? Celui-ci inspire des artistes de tous pays, qui l’abordent ici dans toutes ses dimensions : à la fois ludique, esthétique, source d’effroi, macabre… Tandis que le monstre se meut dans un face à face direct avec le public, souvent porteur d’un message.

Robots sensibles

L’installation « Hunting Trophies », de France Cadet, interroge ainsi la relation homme-animal, à travers onze craquants trophées de chasse fixés au mur. Il s’agit de bustes de robots animaliers, dotés de capteurs infrarouges qui détectent la présence des gens et réagissent à celle-ci. Le robot suit d’abord le spectateur du regard, puis grogne et devient agressif plus celui-ci s’approche, afin d’exprimer la rage d’avoir été chassé, traqué, tué, dépecé… et exposé.

Les « Hysterical Machines », de Bill Vorn, également dotées de capteurs et réceptives à l’entourage, ont des comportements dysfonctionnels et absurdes, qui renvoient à la nature paradoxale de la vie artificielle. Le but ? Provoquer l’empathie chez les spectateurs envers des personnages qui ne sont rien de plus que des structures de métal articulées.

Le public acteur

Interactivité toujours, avec « Probe », le vaisseau spatial exploratoire virtuel de Boris Debackere, pour lequel l’écran d’une salle de cinéma est un « Probe » à sa manière, c’est à dire que le grand écran est comme une fenêtre qui s’ouvre sur un voyage audio et visuel dans le temps. Dans « Probe », la position du visiteur, le fait d’avancer ou de reculer par rapport à l’écran, induit la création de l’image et du son, engageant physiquement ce voyageur…

Le « Gong Série Cosmos » de Félicie d’Estienne d’Orves confronte encore le cosmos intime. Un grand gong de lumière s’anime d’ondes progressives et hypnotiques, tandis que les sons sont d’intensité variable. Le quidam se retrouve happé par des perceptions confuses.

L’être androgyne et virtuel « Formica », lui, n’existe que par les humains. Vêtu de rouge, il se ranime dès que l’on pénètre dans la pièce sombre où il sommeille. Une membrane de lattes de latex se détend ou se contracte, en fonction des échanges avec l’extérieur. Depuis dix ans, les recherches de Philomène Longpré se centrent sur la manière dont l’individu réagit à son milieu, non pas celui qui est construit culturellement, mais plutôt celui dans lequel il vit des expériences interactives. Voire, collectives, comme dans l’installation « Fun House » de John Miserandino et Charles Carcopino, inspirée de la théorie de Marshall Mc Luhan : le média est le message. Le public se retrouve dans un univers clos inspiré d’un palais des glaces forain, et interagit avec des images extraites de Youtube par le biais de masques.

Ludiques, les installations « Ar_Magic_System », du collectif Lalalab, et « Shadow monsters », de Philip Worthington, jouent sur la réflexion. La première amène plusieurs personnes à échanger leurs visages en temps réel dans un miroir par vidéo projection. Dans la seconde, les participants jouent avec leur ombre, déformée par des effets graphiques.

Troubles plastiques

Les troubles, alimentaires et nocturnes, constituent la trame de fonds de pas mal d’œuvres. Dans son travail, le vidéaste Pierrick Sorin tourne en dérision l’existence humaine et la création artistique. La frise « Dégoulinures nº2 », basée sur le principe de projection de visages humains sur des volumes blancs, montre une figure sur fond coloré qui roule des yeux, en régurgitant de la peinture. De son côté, la fresque murale « Do not eat » d’Andrew Bell dénonce les monstruosités que nous mangeons à travers des créatures drôles dessinées sur papier peint.

Les sculptures de Mark Powell sont essentiellement des tableaux/maquettes où le temps est suspendu. Ce sont des moments de rêves, de fantasmes… les produits d’une macabre fascination et une expression de la peur. Des dioramas (« Dream Diorama ») illustrent les images nocturnes et la vision de l’enfer de l’artiste. Sa démarche se rapproche de celle de Mia Mäkilä, qui travaille des techniques mixtes sur toile ou photographie, ainsi dans « Lowbrow and horror art » : je peins mes démons, mes cauchemars pour m’en débarrasser.

À partir de« An instrument for the measure of absence », la compagnie Temporary Distorsion invite à expérimenter le no man’s land entre la vie et la mort en confinant chacun dans une boîte où, à travers un orifice, des visions de cauchemars défilent. Métaphoriquement, l’expérience ne s’éprouve qu’avec l’inquiétante participation des fantômes dans la boîte. L’installation traite des sentiments de solitude et de déperdition. Et si, in fine, le monstre c’était nous ?

Article en ligne sur le site lesoir.be