Entretien avec Jean-Jacques Leberre, directeur de la galerie Porte Avion,
à l'occasion de l'exposition personnelle de France Cadet: "Plug& Play"


Depuis bientôt dix ans, France Cadet “s’en prend allègrement aux bibles des protocoles d’expérimentation et élabore de “faux” catalogues de vulgarisation subtils et décapants.” (1)

JJLB : Ton installation "Plug&Play" est bourrée d’électronique et nécessite de sérieuses connaissances en technologie, elle renvoie pourtant sans cesse à une sensualité certaine, comment cela peut il être compatible?
FC: La technologie en entrant peu à peu dans le milieu de l’Art n’en a pas pour autant réduit son potentiel émotionnel, esthétique ou conceptuel, enfin à mon sens. Bien que cette position soit encore controversée, il est de nos jours admis que les mondes de l’Art, de la science et de la technologie convergent. Mai il est vrai que généralement la science reste affaire sérieuse, même dans le domaine artistique. Et bien que la technologie ne se limite plus à son seul rôle de recherche fondamentale, elle se voit rarement envisagée comme support érotique et ludique. Et c’est pourtant bien là une alternative que j’essaie d’explorer. La technologie au service de la sensualité. Deux composantes très présentes dans mon travail. Cette exploration des relations homme/femmes que je mène passe par une technologie érotique récréative. La technologie apporte notamment ce côté interactif qui retient toute mon attention et induit un comportement érotique réactif qui est l’essence même de la pièce.

JJLB : La partie de l’exposition, consacrée aux objets sexués et aux tapis d’éveil, particulièrement, est très critique vis à vis des poncifs que véhiculent, entre autres, les magazines féminins sur les rapports entre individus, quel est la part d’engagement, ou de second degré, de l’artiste dans ce travail?
FC : En effet par cette vision quelque peu caricaturale du comportement humain, notamment dans le domaine sensuel, j’essaie de dénoncer certains stéréotypes et parfois l’hypocrisie qui se cache derrière. La plupart des femmes n’aspirent qu’à ressembler au modèles proposés, imposés devrais-je dire, par ces magazines féminins de plus en plus nombreux mais pas pour autant singulièrement différents, et en même temps, s’indignent de voir la beauté, seulement, affichée sur certaines campagnes publicitaires de lingerie très connues. Dans ma série de "leçons" je propose simplement une autre vision de la sensualité, une alternative à cette vison de la beauté qui obéit à un corps parfait, lisse, impersonnel, irréel même. Une vision plus réaliste, une démarche plus affirmée et moins hypocrite. Les tapis d’éveil caricaturent eux de façon plus ironique l’attitude sexuelle humaine en un comportement basique masculin et un comportement complexe féminin alors que les boites à mmh... ou les ballons sauteurs en illustrent plus volontiers une conception quelque peu en marge, et nous interroge sur la notion de norme, de standard, mais toujours de façon ludique. Je ne suis ni féministe, ni misogyne, ni militante de quoique ce soit. Le ton est plutôt gentiment sardonique...

JJLB : C’est ta première exposition "importante", à Marseille, tu es pourtant très sollicitée à l’étranger, comment expliques tu ce retard français vis à vis d’une pratique artistique largement reconnue ailleurs, et, comment envisages tu le futur de ces dites pratiques et de leur diffusion?
FC : Il est certain qu’en France mon travail s’expose plus aisément dans des festivals d’Art Numériques que dans des galeries plus frileuses qui n’exposent des Artistes travaillant avec ces nouvelles technologies uniquement lorsqu’ils sont déjà reconnus, alors qu’à l’étranger ce n’est pas le cas. Mais ces réseaux en France fonctionnent de manières parallèles, peu de passerelles émergent entre ces deux univers et modes de fonctionnement. L’arrivée des nouvelles technologies dans le champ artistique posent bien des questions qu’il va falloir résoudre, d’une part des problèmes de production de l’œuvre même nécessitant souvent des connaissances et investissements techniques assez lourds... et d’autre part des problèmes de diffusion, de conservation et de propriété des œuvre numériques, Internet ayant joué un rôle important en ce domaine. La définition même de l’œuvre d’Art s’en voit ainsi modifiée, et il va bien falloir admettre ces bouleversements.

JJLB : l’interactivité joue un rôle essentiel dans ton travail , comme d’ailleurs dans les propositions de nombreux artistes aujourd’hui, penses tu que ce soit un moyen d’attirer un public nouveau vers l’art contemporain ?
FC : il s’agit plutôt d’une manière nouvelle d’impliquer le spectateur dans l’oeuvre artistique et de la considérer. Cette attitude participative du spectateur/acteur repose également la question de l’existence même de l’œuvre interactive. La nécessité d’action du spectateur pour voir émerger le sens de la pièce m’intéresse fortement tout autant qu’une lecture non linéaire et uniforme de la pièce inhérente aux multiples attitudes du spectateur. Ces nouvelles formes interactives de présentations et de mises en scènes des pièces ont émergé avec l’apparition des nouvelles technologie dans l’Art, mais l’interactivité est de plus en plus présente de nos jours dans divers domaines (les films, les jeux, l’achat à distance, la télévision, etc....).

JJLB : une partie de l’exposition est consacrée à un jeu en réseau d’apparence classique, pourtant, les règles en sont biaisées ; peux tu m’en dire plus ?
FC : Il s’agit en fait d’une installation de type jeux en réseau telle que l’on pourrait trouver dans une salle de jeu classique. Le jeu n’en a pas été modifié, il s’agit du non moins connu Quake où le seul but est d’élimer sans aucun scrupules et sans aucunes raisons son adversaire à l’aide d’armes les plus redoutables les unes que les autres. La différence réside dans l’interface et l’action que les participants devront mener pour arriver à leur fins. En effet, ils devront utiliser mes SweetPads, des interfaces à caresser et à apprivoiser. Ces dôme d’élastomère ne fonctionneront que si on leur apporte douceur et sensualité. Munis de capteurs tactiles, d’approche et de pression, ils obligeront les joueurs à avoir un comportement tendre et la délicatesse sera récompensée contrairement à l’habituelle hargne des joueurs de Quake. Les joueurs chevronnés ne seront pas forcément ici les plus adroits. Maîtrise et douceur seront de rigueur. Ce paradoxe entre l’action et le résultat, cette situation grotesque où la douceur est récompensée par la violence, nous pousse à réfléchir sur la légitimité de ces jeux de guerre. Le jeu se jouera au ralenti et les joueurs se trouveront dans une position déstabilisante et grotesque à s’appliquer à caresser pour tuer.


(1) Emmanuel LOI “Des souris et des femmes” , Journal Sous Officiel - Mai 2003